Librairie Pierre Saunier

La Famille de Montorio ou La Fatale vengeanceLa Famille de Montorio ou La Fatale vengeance

Maturin.
La Famille de Montorio ou La Fatale vengeance. Traduit de l'anglais par Jean Cohen.

Paris, Hubert, 1822 ; in-12, 5 tomes reliés en 3 volumes, demi-veau havane, dos lisses ornés, tranches mouchetées. 2 ff. & 219, 212, 204, 232 & 237 pp.

4 500 euros.

Édition originale française très rare. La Famille de Montorio est le premier roman de Maturin. Publié en Angleterre en 1807, treize ans avant Melmoth, il fut traduit en français un an après ce dernier. Moins connu que Melmoth, Montorio est tout autant un grand roman frénétique où abondent de multiples et terrifiants mystères – la principale différence se trouvant dans leur résolution finale : Montorio brisant brutalement tous les ressorts de l’imaginaire pour réduire l’irrationnel à zéro…

Mais, comme le précise Maurice Lévy (Le Roman Gothique Anglais, 1968), l’essentiel du roman n’est pas là : l’essentiel est dans l’illusion telle que Maturin la crée, au moment où il la crée et la vit. L’inadéquation est moins, croyons-nous, des causes invoquées aux effets produits, que de l’intrigue sèche, linéaire, aux forces oniriques qu’elle déclenche et qui la débordent de toutes parts. C’est la violence, la sauvagerie même du rêve auquel sont empruntées les sinistres couleurs de l’histoire qui font de Montorio, malgré son évident enracinement dans la tradition « gothique », un roman pas comme les autres, meilleur infiniment que les autres.

D’ailleurs sait-on, depuis Maturin, que les spectres ne se contentent plus d’apparaître comme le faisaient leur congénères, aussi crétins ou hideux soient-ils, au fond des placards ou aux détours des caveaux ; ectoplasmes de la conscience malheureuse, ceux de Montorio errent, ils errent avec la clairvoyance de leur irrémédiable errance et soufflent aux oreilles endormies leurs effroyables secrets, des secrets qui ne se dissipent que trop vaguement après la fin des subterfuges. Imaginez ce que c’est que d’être à nouveau prisonnier de la chair du péché sans les pouvoirs ni les désirs de la vie ; de regarder le monde au travers des yeux vitreux de la mort, de voir les hommes se mouvoir, telles des ombres, autour de moi, et d’être une ombre parmi eux ; de sentir tous les objets et les agents de la vie frapper mes sens éteints aussi faiblement que les phantasmes du sommeil, tout en restant terriblement sensible aux images et aux mouvements qui sont cachés à l’homme ; de voir, tandis que je suis assis parmi vous, les formes que je vois, et d’entendre les voix que j’entends ; de converser avec les morts, et d’errer parmi les vivants… Et que faut-il ajouter encore, quand, maudits comme des spectres, les vivants à leur tour en viennent à errer parmi les vivants. Ainsi Ippolyto, quelques années avant l’Homme Errant, aura-t-il conscience de sa vocation de Réprouvé Éternel. Il se prit à haïr la vie, sans savoir comment mourir.

Au moment où il écrivit Montorio, Maturin avait déjà l’idée maîtresse de son grand roman. Montorio est d’une importance capitale dans l’histoire du roman gothique – conclut Maurice Lévy – non seulement parce qu’il reproduit fidèlement, en les unifiant, tous les procédés, toutes les techniques du genre ; non seulement en raison de ses qualités exceptionnelles d’écriture, mais aussi parce qu’il préfigure dans son ton et par ses thèmes l’œuvre qui allait séduire l’Europe, et où Baudelaire voudrait voir, de façon significative, le « Code du Romantisme ».