Librairie Pierre Saunier

Voyages en KaléidoscopeVoyages en Kaléidoscope Voyages en KaléidoscopeVoyages en Kaléidoscope Voyages en KaléidoscopeVoyages en Kaléidoscope Voyages en KaléidoscopeVoyages en Kaléidoscope

Hillel-Erlanger (Irène).
Voyages en Kaléidoscope. Avec un titre et un thermomètre dessinés par Van Dongen.

Paris, Georges Crès & Cie, 1919 ; in-12, broché. 180 pp., 1 f. de table.

5 000 euros.

Édition originale. Un des 20 exemplaires numérotés sur vergé d’Arches, seul tirage de tête après 3 Chine.

Par quelle agaçante magie, les étoiles exercent-elles sur nos cœurs un pouvoir si complet et si déraisonnable ? – écrivit Aragon dans le compte-rendu des Voyages qu’il publia en novembre 1919, dans le n°9 de Littérature les enfants sensibles tirent de cette faiblesse humaine un plaisir qu’ils ne savent pas coupable : pour eux, on inventa le Kaléidoscope.

L’invention de M. Joze, oculiste de l’occulte, est fichtrement plus compliquée : une sorte de cinématographe restituant en métaphores animées les images captées dans les prunelles de chaque être vivant, les images de toutes choses visibles, l’Univers, non tel que nos yeux croient l’apercevoir – Nous ne voyons et ne pouvons voir que ce qui est en nous-mêmes – mais ses propres vues intérieures dans lesquelles chacun, selon ses tendances, découvrira le sens caché de toutes choses. Et ce sens caché, relatif, nous sera restitué dans son sens absolu, par comparaison avec une autre manière de voir. En somme, fusion de l’individu et de la collectivité dans une sorte de physico-chimie transcendantale et humoristique : L’Harmonie naissant d’un Échange de vues !

Mais où Irène a-t-elle trouvé les connaissances hermétiques qu’elle distille au cours de ses Voyages, et dont le point culminant est sans doute atteint avec le fameux « Thermomaître » dessiné par Van Dongen ? se demande A. Coia-Gatie dans sa préface à la réédition du livre (Éditions de la Table d’Émeraude, 1984). Personne ne répond. Blanche Neige s’est déjà endormie. Qu’il suffise d’entendre parler de secret pourvu qu’ils ne soient pas révélés. Comme ce livre, particulièrement dérobé : selon sa légende, peu de temps après sa parution, la quasi-totalité de l’édition aurait disparue dans les flammes – on se serait même employé à pourchasser, quel qu’en fut le coût, les exemplaires déjà en circulation – un bibliophobe pyromane, donc, n’aurait point toléré qu’Irène, initiée à la tradition alchimique secrètement poursuivie par les Magophon et les Fulcanelli (celui-ci signale d’ailleurs les Voyages dans ses Demeures Philosophales), transgresse le mystère du Grand œuvre si jalousement préservé jusque-là. En tout cas, rare n’est pas ici un vain mot.

Descendante du Grand Argentier du sultan de Constantinople, où par privilège exceptionnel il possédait en pleine cité une étonnante Oasis domaniale qui n’est pas sans rappeler la Maison de Grâce des Voyages (demeure magistrale au cœur de Paris, où notre singulier inventeur viendra se ressourcer dans le calme d’une luxuriante palmeraie), Irène Hillel-Erlanger eut son salon que fréquentèrent Larbaud, Perse, Fargue, Raymond Roussel, Van Dongen, et bien sûr les jeunes surréalistes. Elle collabora Par Amour à la revue d’Aragon, Breton et Soupault, Littérature (n°10, décembre 1919) – fantaisie musicale et variations sur le nom de Pearl White. Passionnée de cinématographie, elle finança la D. H. Film, une des premières sociétés de production fondée avec son amie Germaine Dulac – Hillel lui laissera une demi-douzaine de scénarios. Enfin, sous le pseudonyme de Claude Lorrey, elle publia des recueils poétiques et un bien curieux roman, La Chasse au Bonheur. Elle serait morte d’une façon soudaine et énigmatique, quelques mois après la parution de son livre, le jour du printemps.

Ajoutons qu’avec Les Voyages en Kaléidoscope, Van Dongen signe sa toute première participation comme illustrateur d’un livre.

Superbe exemplaire.