Librairie Pierre Saunier

Madame BovaryMadame Bovary Madame BovaryMadame Bovary

Flaubert (Gustave).
Madame Bovary. Mœurs de Province.

Paris, Michel Lévy, 1857 ; in-12, demi-basane marron, dos lisse orné de filets dorés (reliure d'époque). 490 pp.

20 000 euros.

Édition originale.

Exemplaire sur grand papier, d'une provenance exceptionnelle

Envoi a. s. : à mon cher ami le peintre Gleyre, l’auteur Gustave Flaubert.

Reliure de l'époque oblige, le mot “peintre” a été amputé par le couteau du relieur.

Imprimé en un seul volume sur vélin fort – la signature des cahiers est différente de celle du tirage courant -. cet exemplaire ne figure pas dans le recensement des exemplaires en grand papier de Madame Bovary effectué par Auguste Lambiotte (Le livre & l’Estampe, novembre 1957). A cette date Lambiotte décrit 72 exemplaires (47 avec envoi, 25 sans).

Gleyre fit ses débuts en pleine période romantique, se partageant entre les Beaux-arts, les ateliers d’Hersent et Bonington ou l’académie Suisse. En 1834, il accompagne en Égypte un riche américain pour lequel il réalise un reportage dessiné. Un an après, il gagne seul le Soudan et tente de vivre la vie indigène avant d’être rapatrié, agonisant, en 1837. Après une période d’extrême misère, le Salon de 1843 lui apporte quelques succès. Son tableau, Le Soir, intitulé ensuite Les illusions perdues – tableau évoquant une hallucination qu’il eut sur le Nil et qui correspond admirablement à son caractère rêveur et idéaliste (Sophie Monneret, L’Impressionnisme et son époque) – lui donne un peu de notoriété. Delaroche lui propose alors de reprendre son atelier qui a été celui de David et de Gros et dont l’enseignement est très suivi. Gleyre accepte mais en souvenir du temps où il était bien souvent forcé de se passer de dîner pour économiser les vingt-cinq ou trente francs qu’il donnait chaque mois au massier de monsieur Hersent, refuse de recevoir de l’argent de ses élèves, leur demandant seulement de se cotiser pour payer le loyer du local où il va également demeurer durant 27 ans. Berlioz, Mérimée, Hetzel, Buloz, Nanteuil, Millet, Musset et Flaubert se retrouvent régulièrement chez lui – on les imagine aisément compulsant les livres de sa bibliothèque.

Habitué du Divan Le Peletier jusqu’à sa fermeture, Gleyre rejoint le café de Bade que fréquente Manet. Les futures gloires de l’impressionnisme, Whistler, Bazille, Renoir, Sisley, Monet sortiront de son atelier. Il leur aura transmis les leçons de plein air données autrefois par Bonington, le goût des valeurs claires et celui d’une lumière irradiante telle celle qui éclaire la jeunesse du monde dans Le Matin qu’il peint vers 1870 (Monneret).

Lorsque Renoir présente au Salon de 1870 La Baigneuse au griffon, Arsène Houssaye écrit dans L’Artiste : Gleyre, son maître, doit être bien surpris d’avoir formé un tel enfant prodige qui se moque de toutes les lois de la grammaire parce qu’il ose faire à sa façon, mais Gleyre est un trop grand artiste pour ne pas reconnaître l’art quelle que soit son expression. Renoir gardera un souvenir reconnaissant de son enseignement, son envoi au Salon de 1879 sera encore accompagné de la mention “ élève de Gleyre ”. Le maître ferme son atelier en janvier 1864 : Monsieur Gleyre est assez malade, il paraît que le pauvre homme est menacé de perdre la vue – écrit Bazille à ses parents. Tous ses élèves en sont fort affligés car il est très aimé de ceux qui l’approchent.

Avant de s’embarquer pour leur voyage en Égypte, Gustave Flaubert et Maxime du Camp lui rendent visite pour avoir ses conseils : Nous causons de l’Égypte, du désert, du Nil ; il nous parle de Sennaar, et nous monte la tête à l’endroit des singes qui viennent la nuit soulever le bas des tentes pour regarder le voyageur. Le peintre, que Flaubert appelle l’angélique Gleyre dans une lettre à Jules Duplan d’août 1861, a de multiples entrées dans sa correspondance.

C’est l’aventurier Gleyre, avide d’impressions, et non le bourgeois Maxime du Camp, soumis à la technique photographique, qui a dirigé la vision de l’Égypte chez Flaubert et suscité les formules synthétiques si expressives – commente Joseph-Marc Bailbé (Le Voyage en Égypte de Flaubert, PUF, 1991) qui ajoute, à propos des Trois Contes : Saint Julien, furtive évocation des Illusions perdues de Gleyre.

Cette Madame Bovary a été sobrement habillée à l’époque, avec les maigres moyens d’un homme de l’art, sans chichi ni dentelles. Qu’importe ! Elle rayonne…