Librairie Pierre Saunier

Annulaire agathopédique et saucialAnnulaire agathopédique et saucial Annulaire agathopédique et saucialAnnulaire agathopédique et saucial Annulaire agathopédique et saucialAnnulaire agathopédique et saucial Annulaire agathopédique et saucialAnnulaire agathopédique et saucial

Agathopèdes, Chalon (Renier), Delmotte (Henri), Gachet (Émile), Gensse (Guillaume).
Annulaire agathopédique et saucial. Imprimé par les presses iconographiques à la Congrève de l’ordre des Agath (*), chez Labroue & Cie, cycle IV.

Bruxelles, , (1849) ; in-8, bradel demi-percaline marron à coins. 2 ff., 130 pp., 4 pp. (musique gravée).

950 euros.

Édition originale. Un des 350 exemplaires numérotés et justifiés, seul tirage.

La Société Pantechnique et Palingénésique des Agathopèdes fut fondé en 1846, à l’abri des mouchards, du bruit, de la musique et autres incommodités, dans un cabaret du Bas-Bruxelles par quelques « bons enfants », fumistes érudits, mystificateurs redoutables, mais amis comme cochon, ce roi des animaux, modèle de l’homme et être évangélique vénéré et consommé pour la consolation des cœurs affligés.

La corporation fraternelle comprenait une société mère, dite Ménagerie, et des sociétés affiliées, dites Cages, l’organisation étant chapeautée par un Grand Veneur, Sa Transcendance le Grand-Maître des Ordres de l’Huître d’or et du Porc d’argent, dit Pourceau, chargé d’alimenter la vénération et le zèle des présidents de Cages, dits Cochons, et de leur membres, eux-mêmes affublés de patronymes animaliers : Renier de Chalon, alias Goupil le Renard, receveur des contributions, numismate et immortel auteur du célèbre Catalogue de la bibliothèque du Comte Fortsas ; Henri Delmotte, Tybert le Chat, commissaire d’arrondissement à Nivelles, fondateur, en 1832, de la société pétotico-macaronico-huîtrique ; Émile Gachet, Mouflart le Vautour, chef de famille et de bureau aux Archives du Royaume ; le général Joseph Renard, Frapel, ministre de la guerre et aide de camp du Roi, Alfred Michiels, Coq et homme de lettres, Camille Wins, avocat et Cochon de la Cage de Mons, Guillaume Gensse, Docteur Cloetbom, capitaine de la garde urbaine et mystificateur de génie (industriel) ; Édouard de Linge, Félix Bovie, Auguste Baron, Th. Jouret, etc. etc.

Le premier des Pourceaux fut le « gardien des vieux objets de l’État », l’historien archéologue et académicien Schayes. La Société des Agathopèdes était également pourvue de statuts ultra secrets, de costumes agathopédiques, de distinctions subtiles et complexes, et d’un Bureau des Platitudes et des Éphémorroïdes chargé de calculer et supputer la sottise d’été et la sottise d’hiver ou dresser le calendrier des douze Menstrues agathopédiques (Raisinaire, Huîtrimaire, Levreaumaire, Crêpose, Jambose, Petitpoisidor, etc.), calendrier qui abrogeait définitivement la période Julienne, dite du potage, et l’ère de Nabonassar, plus bonne à rien. La Ménagerie examinait toutes candidatures et chaque récipiendaire devait argumenter et disserter sur des sujets variés et ardus : Quel est l’auteur le plus relâché de la littérature française ? Le besoin de cette solution se fait sentir en tous lieux. – L’adultère consommé sur un mur mitoyen peut-il être considéré comme perpétré dans le domicile conjugal ? – Quelle est, selon vous, l’origine et la destination des comètes ? Partagez-vous l’opinion du savant théologien De Ram qui regarde ces astres comme une conséquence immédiate du péché d’Adam ? – Faites l’histoire de la pédérastie au point de vue humanitaire ; citez les textes hébraïques, grecs et latins à l’appui de la thèse. Développez les progrès de cette science dans les temps modernes et démontrez son influence sur la propagation du socialisme. – Les romains portaient-ils des parapluies à leur arrivée en Belgique ?  Prouvez votre opinion par des documents archéologiques et numismatiques, etc. Alexandre Dumas (Pyrope l’Escarboucle), qui faisait déjà à cette époque de fréquents séjours en Belgique, obtint d’être introduit dans la mystérieuse Ménagerie après avoir brillamment solutionné le problème suivant : Étant donné un attelage tiré par deux chevaux de couleur différente, pourquoi celui dont la robe diffère est-il toujours à droite ?

Outre ses recherches savantes, ses agapes nocturnes et chantantes, l’activité des Agathopèdes se manifesta par la publication de travaux iconoclastes et de mystifications bibliographiques remarquables ou par la réalisation de canulars notoires par voie de presse ou urbaine. A l’instar de n’importe quelle société savante, la Ménagerie publia son propre programme de recherche, gratifiant de médailles, frappées à cette intention, les auteurs des meilleurs mémoires sur les questions posées. Ainsi par exemple, ayant remarqué que certains ruminants, dotés d’un appareil digestif complexe comportant parfois plusieurs estomacs, livraient dans leur matière excrémentielle une grande quantité de matières nutritives non assimilées apte à satisfaire l’appétit des oiseaux, on pouvait peut-être envisager une série de recherches et d’analyses expérimentales afin d’établir des procédés pratiques pour l’extraction et la séparation de la matière nutritive échappée de l’être humain pourvu, lui, d’un seul estomac et d’un système digestif autrement plus simple que celui de ses cousins mammifères… Recherches importantes d’où devait découler la solution du terrible problème humanitaire d’alors, le paupérisme, monstre terrible et mystérieux qui dévorera le monde, si la science ne vient pas en aide aux œdipes impuissants de l’économie politique et sociale (première des trois questions du concours du cycle V, programme du 15 septembre 1850).

Certains journalistes étrangers aux manigances agathopédiques tombèrent dans le panneau, comme nous le révèle Quérard (Supercheries littéraires dévoilées), ainsi Achille Comte, chargé pour La Patrie (journal parisien) des comptes-rendus des Académies et sociétés savantes, qui fit écho le plus sérieusement du monde aux objectifs de la Société. Et Quérard de conclure : M. Achille Comte n’a pas su penser que ce programme entortillé à dessein, cachait une mystification à l’adresse du premier qui voudrait la ramasser (précisons que nous avons vigoureusement résumé une des questions du dit programme, question qui paraît dès lors bien plus explicite qu’elle n’est en réalité). Heureusement pour les affamés de la terre, La Revue de Paris, en relatant le Congrès des Économistes à Bruxelles, lança une utile mise en garde : la société des Agathopèdes se compose de gens d’esprit, fort savants, qui ont pris le parti de se moquer de la science, et qui font des dissertations in utroque jure sur les thèses les plus bizarres et les plus burlesques. Pour expliquer la plupart des sujets qui excitent la verve de ces académiciens d’une nouvelle espèce, il faudrait la témérité de l’immortel auteur de Pantagruel. Il est impossible d’imaginer ce que de telles questions ont fait dépenser d’esprit et de verve, ainsi que d’érudition à ces émules bouffons des Bénédictions et des Bollandistes.

Comme seconde devise, les Agathopèdes eurent : Tout pour un canard. Le canard fut une autre des grandes spécialités de la société. Il consistait en une petite note, adressée aux journaux, relatant avec toutes les apparences de l’honnêteté et de l’authenticité un événement curieux, une trouvaille extraordinaire, une dernière découverte de la science, ou encore une nouvelle théorie sociale ou politique, le tout, évidemment, complètement imaginaire. Gaston de le Court, dans son histoire des Agathopèdes (Annales de la Société Royale d’Archéologie de Bruxelles, T49, décembre 1957) en a répertorié un nombre fameux, citant les journaux, belges et français, qui reproduisirent ces communications aussi sensationnelles qu’improbables sans la moindre réserve. Ainsi, 30 ans avant Cros et Edison, les Agathopèdes purent-ils annoncer au monde l’invention de M. Fétis, directeur du Conservatoire de Bruxelles, le Fétisographe, un appareil qui conserve la musique et le chant, et les restitue à volonté de la manière la plus exacte, information aussitôt relayée par la presse avec force détails techniques…

L’occultation définitive de la Société intervint en 1853. Jugeant qu’il n’était pas bon que les lumières surabondassent, la Ménagerie détruisit ou éparpilla ses riches archives. Restent quelques publications, difficiles à trouver aujourd’hui du fait de leur tirage restreint, comme cet Annulaire, pièce essentielle illustrée de nombreuses figures sur bois de Louis Huart, qui comporte une préface sur l’agathopèdisme, le calendrier, des chansons, des problèmes trigonométriques ou adultériques, un éloge du cochon, des cours d’agathopédie biblique, une histoire pathologicothérapeutique de la maladie de la pomme de terre, une étude de locomotion anémique et autres thèses, synthèses, prosthèses, hypothèses, antithèses et parenthèses, bref, à boire et à manger. Voyez : Gaston de le Court, Les Agathopèdes, (op. cité) – Encyclopédie des Farces et Attrapes, Pauvert, 1964, pp. 27-33.