Librairie Pierre Saunier

StèlesStèles StèlesStèles StèlesStèles StèlesStèles

Segalen (Victor).
Stèles.

Pei-King, Des presses du Pei-T’ang, 1912 ; in-8, imprimé d’un seul côté sur une feuille pliée formant 102 pages (14 x 29cm) ; exemplaire contenu entre deux plaquettes de carton fort doublé de toile verte, recouvert d’un tissu chinois damassé vert foncé à motifs circulaires ocres, cordons de soie jaune. Titre « Stèles » à la chinoise collé verticalement sur la couverture.

12 500 euros.

Édition originale. 

Entièrement conçue et financée par son auteur, l’édition de Stèles fut imprimée à Pékin, sur les presses de la mission lazariste. Commencé au mois d’avril, le livre fut achevé d’imprimer le 13 août 1912.

Cette édition originale fut tirée à 81 exemplaires numérotés sur papier impérial de Corée – les 21 premiers sur un papier plus épais – et 200 exemplaires sur papier vélin parcheminé. Il fut également tiré, mais non numérotés, 2 Chine, 2 Japon et 1 exemplaire de passe.

« Non commis à la vente » comme l’indique le colophon de tirage, les 81 premiers exemplaires – ce chiffre correspond au nombre des dalles de la terrasse du Temple du Ciel – étaient réservés aux parents et amis ainsi qu’aux personnalités que Segalen se devait d’honorer.

Ainsi cet exemplaire, numéroté 41, comportant cet envoi autographe signé :

A Pierre d’Ythurbide, très amicalement. Victor Segalen. Tchang te fou / nov. 12.

Est jointe une belle lettre a. s. – entièrement inédite – de Victor Segalen à Pierre d’Ythurbide, Tchang-te-fou – Honan. – 29 octobre 1912 – lettre que le poète glissa dans cet exemplaire de Stèles – 4 pp. in-12 sur papier blanc cassé épais, trois caractères chinois et un cachet rouge en marge de la signature.

Mon cher ami, voici de long mois que votre nom est inscrit fidèlement parmi ceux des plus chers destinataires de « Stèles », & vous auriez depuis longtemps ladite plaquette en main, si de menus détails de sceaux, de numérotage, compliqués pour moi de quelques déménagements, n’avaient tout retardé. Me réjouirai-je du retard qui me vaut votre lettre & la promesse d’autres ? – Nous sommes destinés à peu d’heures communes, mais précieuse, & d’autres amis forment heureusement des relais qui nous réunissent sans cesse. Vous avez parfois à Paris notre très cher Augusto. (Il s’agit de Gilbert de Voisins). J’ai ici, depuis quelques mois, Jean Lartigue, un des nôtres, ami de Faye & de nous tous. Mais je goûte pleinement le plaisir de vous retrouver tout droit.

De Tientsin, assez morne séjour, je suis venu gaîment ici, dans une solitude effroyable de vingt cinq millions de jaunes. J’occupe la résidence où Yuan-Che-K’ai, rongeant son frein, passa trois ans de disgrâce, & d’où il remonta sur Péking pour jeter bas ses anciens maîtres. Il y a ici son fils ainé autrefois son meilleur intermédiaire politique, maintenant relevé à peine d’une terrible chute de cheval, - & que je soigne, parait-il. J’ai un automne savoureux dans une plaine ; une vieille ville, des chevaux, un faucon, des livres, deux mille hommes de troupe, un parc à rocailles, eaux & kiosques. – De là j’espère infiniment retourner non pas à Tientsin, mais au centre, Péking. Auparavant, deux mois de Paris me seront précieux : janvier & février sans doute.

Pour mémoire : « Stèles » ne sera que le I d’un ensemble : II, Peintures, (sur pied) & III Odes, sont en bonne voie.

Je transmets votre souvenir à ma femme, encore à Tientsin, mais qui me rejoindra dans quelques jours ici. De votre côté, si dans votre entourage quelqu’un se souvient de moi, dîtes à tous le lointain au-revoir que j’espère bientôt réaliser. Très sympathiquement à vous. Victor Segalen.

Mon ami, quel silence musical, ici ! C’est une purification un peu longue…

 

Victor Segalen rencontra Pierre d’Ythurbide (1884-1926), officier de marine, à Brest, en 1906. Très bon pianiste, Ythurbide était aussi l’ami des cousins de Segalen, les Fourcauld et les Perdriel. Segalen le retrouvera à Shanghai, en janvier 1910, au retour de son expédition chinoise avec Gilbert de Voisins. Ythurbide croisait en Mer de Chine sur L’Alger, un torpilleur de la marine française. Ils passèrent plusieurs jours ensemble et poursuivirent une relation épistolaire.

En 1913, à Kenan, Segalen qui se sentait très loin de ses amis eut l’idée d’établir une chaine épistolaire entre quelques personnes choisies qui s’enverraient périodiquement des lettres qu’elles se renverraient ensuite de l’une à l’autre. Ils furent ainsi une douzaine à former cette chaîne, dont Pierre d’Ythurbide. C’est dans ce cadre que Segalen lui adressa sa fameuse LETTRE du 1 avril 1913, lettre du plus grand intérêt, reproduite et citée très souvent depuis (… Si Claudel a mis sa marque sur la Chine, une certaine Chine, et nous allons voir laquelle, il ne semble pas que cette Chine ait mis sa griffe sur Claudel. Cette Chine, la voici d’un mot : Article de Canton. L’irrespectueux du terme n’est point à l’adresse du puissant visionnaire qui a refaçonné des colosses avec ces jouets. Mais je puis dire autre chose : c’est la Chine des ports du sud, de la bouche baveuse du yang-tseu ou même du Pei-ho dont le négoce est lui-même cantonais. C’est la Chine de tous ceux qui l’ont abordée par la mer. C’est du pittoresque confit, rôti, salé, sucré, dont les tranches toutes prêtes s’emportent et, indifféremment, dessalées, font la gélatine Loti, resalées, l’emporte-gueule Mirbeau, marinées, la saumure Ajalbert. Claudel, lui (et je lui rends justice de tout l’écart entre le spectacle et lui), en a fait une superbe nourriture ; mais l’achalandage initial est le même : c’est la ville « aux millions d’habitants », rues en boyaux, tripes aux étalages, odeurs et cri de friture… Article d’exportation … Correspondance II, pp. 120-125)

Couverture un peu défraichie avec quelques traces de pliures. Quelques petites rousseurs et petites salissures éparses (acceptables), deux feuillets au milieu de l’ouvrage présentent des ombres grisâtres, importantes, probablement dues à l’insertion et l’oubli d’un corps exogène (papier ? feuille de lotus ? nénuphar ? ou simples traces d’une ondée passagère …).

Pour plus amples détails concernant Stèles, voyez les numéros 87 et suivants de notre catalogue « Victor Segalen, l’Exote » téléchargeable ici même.