Librairie Pierre Saunier

Sésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des ReinesSésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des Reines Sésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des ReinesSésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des Reines Sésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des ReinesSésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des Reines

Proust (Marcel), Ruskin (John).
Sésame et les Lys. Des trésors des Rois – Des jardins des Reines. Traduction, notes et préface par Marcel Proust.

Paris, Mercure de France, 1906 ; in-12, demi-maroquin olive à coins, dos lisse, tête or, non rogné (Alix). 58 pp. – préface – & 59 à 224, 2 ff.

2 300 euros.

Édition originale de cette traduction, dont la première partie, Des trésors des rois parut d’avril à mai 1905 dans le magazine Les Arts de la vie. La très importante préface de Proust, intitulée Sur la lecture – texte capital – fut publiée dans la Renaissance latine du 15 juin 1905 ; remaniée et sous le titre de Journées de lecture elle paraîtra dans Pastiches et mélanges (1919).

Précieux exemplaire du poète Maurice Maeterlinck, comportant de nombreuses marques de lecture au crayon, enrichi de cet envoi a. s. (abimé) :

à Monsieur Maurice [Mae]terlinck. En s’excusant de l’avoir respectueusement contredit dans les notes des pages 80 et 81, et cité un peu partout dans la préface et dans les notes, et en l'assurant de son admiration profonde. Marcel Proust.

Malheureusement, le papier de cette dédicace a subi quelques avanies : les trois premières lettres du nom du poète belge, Maeterlinck, ont disparues dans un accroc, comblé depuis ; deux autres petits accrocs ont été réparés, plus ou moins bien – le paraphe reste cependant parfaitement lisible.

Marcel Proust rencontra Maurice Maeterlinck chez la princesse Bibesco. Lecteur assidu des livres du poète belge, Proust le considère comme un très grand penseur – Maeterlinck aura d’ailleurs sur l’auteur de La Recherche quelque influence : d’après Jean-Yves Tadié, par exemple, c’est L’intelligence des Fleurs, livre publié en 1907, qui lui fournira la plus belle image de Sodome I.

Il suffit de lire – un peu – de la débordante note (pp. 79 à 82) à laquelle fait allusion Proust dans sa dédicace pour comprendre l’intérêt qu’il lui porte : 

Quelle vanité que la métaphore quand elle attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux. Quelle vanité que la métaphore quand elle donne de la dignité à l’idée précisément à l’aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité. Ruskin dit : « Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d’écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines ». Mais en réalité, et si cela n’était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas du tout qu’il vaut mieux causer avec un roi qu’avec une servante. Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour donner à une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu’elles ne la possèdent pas en réalité). Je trouve dans Maeterlinck (l’Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire) : « Demandons-nous, dit-il, si l’heure n’est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s’ils nous retiennent encore c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. Or il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent, etc. » A merveille (…) Mais puisque nous voici revenu à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l’œuvre, sinon à la doctrine de M. Maeterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propose de sa métaphore : « Vous bavardez avec votre valet d’écurie quand les rois vous attendent ». Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Maeterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l’intelligence et sur la sincérité, tout nourris d’une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d’autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles – nous aimerions celle-ci (M. Maeterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu’il y a quelquefois une justice accidentelle) : « comme il se peut qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide ». L’idée n’est pas évidemment une des plus profondes qu’ait eues M Maeterlinck. Mais l’espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu’elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d’une beauté irrationnelle. Qu’y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles : peut-être une certaine couleur « azurée » des belles heures de l’été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le plus précieux sont tels tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l’auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l’ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Maeterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu’il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami le philosophe n’y a été pour rien. On sent très bien que ce n’est pas parce que le penseur s’est développé que l’écrivain a grandi. Conclusion : la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu’elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (…)

Ancienne collection Jacques Guérin.