Librairie Pierre Saunier

Le Fils du Ciel. Chronique des jours souverainsLe Fils du Ciel. Chronique des jours souverains

Segalen (Victor).
Le Fils du Ciel. Chronique des jours souverains.

Paris, Flammarion, 1975 ; in-8, broché. 174 pp.

700 euros.

Édition originale.

Un des 35 exemplaires numérotés sur vélin Alfa, seul tirage de tête.

Le Fils du Ciel est le livre clef du séjour de Segalen en Chine, il est à la civilisation céleste ce que Les Immémoriaux sont à la culture maorie, l’idée lui en vint d’ailleurs presque aussitôt après son arrivée à Pékin, comme s’était imposée aussi soudainement, en arrivant à Tahiti, celle de son premier livre. La correspondance publiée de Segalen témoigne de l’ampleur et de l’intérêt de ce projet colossal qui lui tint à cœur jusqu’à son dernier battement et pour lequel il travailla énormément, accumulant une documentation impressionnante dans tous les domaines de l’histoire de la Chine. Il ne l’acheva jamais, peut-être même en avait-il perdu complètement la maîtrise.

Le Fils du Ciel est né de l’histoire, déjà légendaire et si romanesque, de Kouang-Siu, avant-dernier Empereur de Chine, qui débuta son règne à l’âge de quatre ans, en 1875, sous la régence de sa tante, l’impératrice Cixi. En 1898, Kouang-Siu écarta cette dernière du pouvoir et reprit seul le sort de la Chine en tentant « la réforme des cent jours ». Cixi, effarée par les desseins modernisateurs de son neveu, obtint la trahison de Yuan Shikai et, après un violent coup d’Etat, écarta définitivement le jeune souverain du pouvoir. Elle le fit interner sur une île de la mer du sud, et, pour qu’il ne lui survive pas, le fit assassiner pendant qu’elle-même agonisait, en novembre 1908. Que mon livre soit le livre de l’Empereur Kouang-Siu, qui vient de mourir, et qui jeune, intelligent, enfermé trente-cinq ans sur lui-même, a dû rêver d’immenses choses, que, faute de pouvoir accomplir, il aurait « composées » et chantées pour lui. Et ce serait, dans le plus haut sens du terme, le Roman de Kouang-Siu, qui régna effectivement… De la sorte, j’ai un pied solide sur la terre (principe du Mystérieux) et je puis me donner toute carrière pour mettre sur pied ce héros immense, l’Empereur éternel, en le faisant vivre dans les rêves de ce mélancolique enfermé, dont la vie ne déborde pas le récit, mais s’en nourrit et s’en exaspère.

La figure de l’Empereur, qui fascine tant Victor Segalen, possède une puissance poétique merveilleuse qui dépasse largement sa dimension politique et historique  : c’est un héros phœnix, le mythe incarné de l’Empire céleste, garant de son histoire millénaire. Il est l’intermédiaire souverain et soumis à la fois entre le Ciel et la Terre, dans l’espace et dans le temps, symbolisant ainsi, l’immuabilité d’un système imaginaire ancré dans le réel – ce qui n’était pas pour déplaire à notre écrivain qui en parlait comme la plus belle fiction sous le ciel… Une allégorie du Poète qui, comme lui, voit au-delà du réel et le dépasse. Dire que voilà quatre mille ans que « Le Fils du Ciel » existe, puisqu’on le Nomme, et qu’avec le nom, par le moyen continu des filiations, séminales ou adoptives, on le prolonge, on le ressuscite à chaque avènement ! Le Fils du Ciel, sans lien manquant, depuis l’origine, (…) depuis l’éclatement ordonné du chaos qui, voici quelque trois cent mille ans, creva comme une fleur…

Triple trame et chaînes enlacées. Plaisir aux syllabes et mots. Segalen adopte, en le raffinant, le même procédé exotique des Immémoriaux, le point de vue « indigène », la façon de penser ou la tournure chinoise. Mélange littéraire composite, alliant le poème, la prose sacrée et l’acte public, Le Fils du Ciel se développe sur plusieurs plans : les récits de l’annaliste officiel et de l’annaliste particulier, témoin et commentateur de la geste impériale, les rêves et les poèmes de l’Empereur « tombés de son pinceau », les décrets édictés par lui aussi bien que par la régente. Mais, régnant ou déchu, le Fils du Ciel reste toujours le protagoniste d’un monde claustral, celui de la Cité interdite, de l’île de la relégation ou de l’exil intérieur qui s’ensuit. Une fiction du « Dedans ».

En 1917 Segalen publia un extrait du Fils du Ciel, onze pages seulement, sous le premier titre qu’il avait donné à son œuvre : Chronique des jours souverains. Un premier manuscrit fut entrepris en juin 1910, à partir de fragments déjà écrits et réunis dans Briques et Tuiles. Un second manuscrit suivit un an après. Parallèlement, Segalen composait les Stèles, certains poèmes reprennent d’ailleurs des thèmes exploités dans Le Fils du Ciel. Une partie de la documentation recueillie pour celui-ci, en 1910, celle notamment que lui fournit Maurice Roy, permit la réalisation de René Leÿs. En mai 1918, Segalen imagina un nouveau plan pour son livre qu’il remit en chantier sans pouvoir l’achever. C’est seulement en 1975 que Le Fils du Ciel apparaît dans son intégralité inachevée, publié pour la première fois, grâce à la fille du poète, Annie Joly Segalen, cent années après l’avènement de Kouang-Siu.