Librairie Pierre Saunier

René Le˙sRené Le˙s René Le˙sRené Le˙s René Le˙sRené Le˙s René Le˙sRené Le˙s

Segalen (Victor).
René Le˙s.

Paris, Georges Crčs & Cie, 1922 ; in-12, broché. 257 pp., 1 f. d'achevé d'imprimer (23 aoűt 1922).

15 000 €

Édition originale.

Un des 24 exemplaires numérotés sur 24 Chine – celui-ci un des 4 hors-commerce – premier papier du tirage de tête.

C’est l’exemplaire de Georges Daniel de Monfreid, le peintre ami de Paul Gauguin et de Victor Segalen. Il porte cette dédicace de l’épouse de l’écrivain (l’ouvrage étant posthume) :

Pour Georges Daniel de Monfreid, pour « notre » ami – et pour Annette, Yvonne Victor Segalen.

Georges Daniel de Monfreid est l’illustrateur de la couverture du livre : gravure sur bois librement inspirée d’une soierie chinoise ancienne qui appartenait à Victor Segalen – à l’origine, elle avait été prévue pour Peintures (1916).

Georges-Daniel de Monfreid était le confident et l’ami le plus proche de Gauguin. En 1903, sans le connaître, Segalen entra en relation épistolaire avec lui, de Tahiti, pour l’entretenir du peintre des Marquises ou des reliques errantes qu’il rapporterait en Europe. Au printemps 1905, le poète qui a vu rencontrait le peintre qui sait. L’admiration que Segalen avait pour Gauguin devait englober l’amitié pour ce répondant resté au Port, Monfreid, qui allait exercer sur lui un ascendant filial. Le poète en fit son « Patron » et lui dédia ses Peintures, le peintre admira sans réserve le poète et fit son emblématique portrait : dans une composition envahie par les motifs géométriques des tentures de son atelier, saturée de rouge et de bleue, il fit poser Segalen entre deux œuvres de Gauguin, L’idole à la perle et le tableau de la Barque, avec un petit bouquet de violettes au premier plan – ce bouquet ironisait amicalement sur un orgueil dont le poète avait non moins conscience que de sa valeur aujourd’hui affirmée (Jean Loize). C’est aussi dans cet atelier de la rue Liancourt, dont les murs, en voie de sanctuarisation depuis le drame marquisien de 1903, n’étaient plus tapissés que par les toiles de Gauguin, que Segalen découvrit véritablement l’œuvre de celui-ci. Monfreid, qui avait eu sa période Nabis, l’initia également aux arts d’Extrême-Orient comme à la peinture moderne, lui présentant Vollard et Georges Fayet, conservateur du musée de Béziers, dont la remarquable collection privée lui laissa une écrasante et tonitruante impression – Gauguin s’impose. Je perçois maintenant la puissance avec laquelle il devait malaxer les esprits qui l’entouraient !

Pour la première édition de ses Immémoriaux, Segalen avait souhaité un hors-texte de Monfreid, une rude figure de face, très sobre, très fruste, et d’un androgynat à tendances mâles, bref le type maori décrit par Gauguin dans son Noa Noa, et réalisé par lui dans le bois sculpté qui est demeuré à Tahiti. Segalen renonça à ce projet pour réduire la note que lui présentait Alfred Vallette. En août 1913, lorsque Crès lui confia la « collection coréenne », Segalen sollicita à nouveau la collaboration de Monfreid – sur bois, en deux tons ; avec culs-de-lampes maori et grande composition de lui. Le peintre s’y attela, composa quelques motifs de son cru et revint à Gauguin dont il s’inspira plus ouvertement. La « collection coréenne » ayant sombré dans la guerre de 14, ce n’est qu’en 1921, deux années après la mort de Segalen, que Crès publia cette édition illustrée – la plus recevable que l’on puisse attendre pour l’épopée maorie, rendue hiératiquement vivante par les dessins de Gauguin gravés sur bois par Georges-Daniel de Monfreid.

René Leÿs est un des grands « romans » du début du XXème siècle, même les commentateurs les plus circonspects de l’œuvre de Segalen s’accordent à le considérer comme un chef d’œuvre, « un chef-d’œuvre qui lui échappa presque involontairement », voire un « miraculeux accident », jugeant ce livre plus « vrai » que les autres même si, une fois encore, celui-là faisait se confronter l’imaginaire et le réel dans une nouvelle variation littéraire plus ambiguë que jamais. René Leÿs serait-il la part la plus accessible de l’inaccessible Victor Segalen ?

A l’inverse, certains de ses plus fervents admirateurs tournent aisément la bride devant cette fantaisie romanesque teintée d’ironie qui cadre mal avec l’œuvre hiératique du poète des Stèles. Ce n’est plus Hamlet en son Palais aérien mais les cavalcades pékinoises d’un Don Quichotte des rues qui se lance contre les brumes infranchissables de la Cité interdite, contre l’omniscience de l’auteur aussi, ubiquiste et omnibarbant, les facondes peu ragoûtantes du sujet où la vraisemblance le dispute à la véracité, comme le mensonge à la vérité, l’ironie au rêve, le dehors au dedans…

Ah le beau Dragon rouge parodique, peint par Georges-Daniel de Monfreid, figure de l’Empereur ou figure de l’Imaginaire, élevé entre le narrateur et le narré, larrons de couverture fichés dans un même corps à corps typographique (scrutez la couverture). Leÿs, donc, Ciel phonétiquement renversé, est aussi inclassable que Stèles, Odes ou Peintures, peut-être plus encore, car, dans les labyrinthes du récit et ses mises en abyme, il en reflète des éclats fragmentaires tombés sur la ville dans une douce et nostalgique désillusion, se jouant de soi et de ses genres avec une grâce déconcertante – à l’instar de Gaston du Terrail & de Ponson Leroux : Le Mystère de la Chambre violâtre, comme il est écrit sur un des feuillets des Notes et Plans accompagnant le manuscrit. D’ailleurs, si l’on en croit encore « l’auteur », ce délassement feuilletonesque et policier, prétendument conçu comme une distraction des « grosses choses » de la guerre, tient plus de la gageure que de l’œuvre – comme il l’écrit à Edmond Jaloux, le 1er juin 1916. 

Un simple pari à gagner : 400 pages sur une aventure vécue dans le Péking moderne. Simplement, j’essaie d’être amusant. Trois ans plus tôt, à Jules de Gaultier, il ajoutait ironiquement : et çà se vendra honteusement au dixième mille ou bien le public n’est plus le public. Enfin j’y déverse une fois pour toutes ma gourme d’écrire jamais un roman d’aventures.

L’histoire commence en juin 1910, au moment où Segalen documente son projet de Fils du Ciel. L’écrivain vient de faire la connaissance de Maurice Roy, jeune compatriote désœuvré de 19 ans, fils du directeur de la poste française à Pékin. Roy, qui a une connaissance impressionnante de la ville chinoise et maîtrise parfaitement la langue, joue d’abord les guides et les professeurs auprès de Segalen. Européen le plus versé dans le haut milieu chinois, il devient ensuite un merveilleux collaborateur pour l’écrivain à qui, outre les années de recherches qu’il lui épargne, il révèle certains surprenants secrets de la Cité interdite. Segalen, qui tient là une source inespérée d’informations pour son projet littéraire, retranscrit les révélations captivantes de son cadet dans un journal secret – l’écrivain semble davantage fasciné par l’extraordinaire vraisemblance de ces révélations plus qu’il ne se soucie de leur véracité. Ne donnent-elles pas réalité à ses rêves ? Ce sont les Annales secrètes d’après MR qui devaient alimenter le Fils du Ciel et qui, trois ans après, lui fourniront la matière de René Leÿs.

L’histoire était si belle qu’il valait mieux maintenir jusqu’au bout une incertitude plus riche que toute vérité, écrit Henri Bouillier. A l’inverse de Rouletabille résolvant l’impénétrable mystère du château du Glandier, le narrateur de René Leÿs ne pénètrera jamais le secret de la cité violette où, tout autour, le mystère s’épaissit et triomphe brutalement de la Connaissance avec un grand C. Le poète et son informateur se perdent de vue à la fin de la dynastie Mandchoue, en automne 1911. Le cholestérol finit par détruire Maurice Roy qui disparaît dans un ascenseur trente ans plus tard. Quant à René Leÿs, si l’on en croit la séduisante idée du professeur Bouillier, il aurait poussé l’amitié jusqu’à mourir, non pour sauver la face, mais pour éviter de renverser l’échafaudage d’imaginaire de son narrateur. Il a peut-être fini, tel saint Genest, par entrer dans la peau de son personnage, comme pour démontrer que les puissances de l’Imaginaire sont capables d’informer même le Réel.

Bel exemplaire.