Librairie Pierre Saunier

légende d'Ames & de Sangslégende d'Ames & de Sangs légende d'Ames & de Sangslégende d'Ames & de Sangs légende d'Ames & de Sangslégende d'Ames & de Sangs légende d'Ames & de Sangslégende d'Ames & de Sangs

Ghil (René).
légende d'Ames & de Sangs.

Paris, Frinzine & Cie, 1885 ; in-12 carré, bradel demi-percaline olive, tranches jaspées, non rogné, couverture et dos conservés (AteliersLaurenchet). 2 ff. n. ch., 188 pp.

800 €

Édition originale du premier livre de l’auteur.

Bel envoi déférent a. s. : à Émile Zola pour vous dire, Maître, très-humbles et très-vrais, mes respects et mes admirations, René Ghil

Avec Mallarmé, Zola est l’un des auteurs influents auxquels Ghil se réfère pour expliquer, dans sa préface, la genèse de son recueil. Qui plus est, légende d’Ames et de Sang comporte en exergue une citation d’Émile Zola « …nous sommes AMANTS de la vie… », une épigraphe d’ailleurs longuement commentée aux pages suivantes. Tout cela a de quoi dérouter quand on sait que Ghil appartient à la nouvelle génération de poètes qui, à l’aube du symbolisme, partage un même esprit d’instinctive réaction contre le naturalisme considéré comme un étouffoir du rêve et de la poésie.

A contre-pied de la tendance générale des cénacles poétiques, Ghil relève la bannière honnie du naturalisme et sacre le vieil ennemi Zola, poète : Oui, un poète de la Vie !

A travers Zola, ce qu’il ambitionne, semble-t-il, c’est de faire pour la poésie ce que l’écrivain avait fait pour le naturalisme, une œuvre – L’Œuvre-Une – dont légendes d’Ames & de Sangs se veut le programme et dont chaque poème chante, sans exclusion aucune, toutes les manifestations de la vie : le Moi ne pérore plus, on ne le voit plus qu’animant l’œuvre : et l’œuvre « est un coin de nature vu à travers un Tempérament ». J’ai regardé un Mariage, et j’essaie de rendre le grouillis à l’issue de la messe. (…) Chaque pièce de vers de mes livres sera un Roman aussi : le roman d’une Heure, d’une Minute, d’un Moment psychologique et physiologique, – avec le Milieu, cadre du Fait : un Fait qui signifiera quelque chose (pp. 6-8).

Zola aura donc ouvert les yeux et l’appétit de notre poète avide de science et d’expérimentation. D’ailleurs, le naturalisme mâtiné des travaux de Darwin et des expériences d’Helmholtz devait profondément impressionner Ghil. Comme on développe une méchante fièvre, il en conçut une poétique inouïe, tout à la fois positiviste, transformiste, évolutive, scientifique et rationnelle devant éradiquer à jamais la poésie de rêverie qu’il dénonça avec arrogance chez ses pairs comme dans les pauvres productions des quelques échappés de l’école primaire s’appelant Décadents.

S’il ne connut guère de succès auprès du public, ce premier recueil attira sur son jeune auteur l’attention de ses aînés et particulièrement celle de Mallarmé qui loua les audacieuses intentions annoncées en la préface. Ghil fut convié aux mardis de la rue de Rome après – consécration d’estime – un tête à tête particulier avec le Maître : alors, la Légende d’Ame et de Sangs en mains, nous penserons tout haut, moi comme un camarade plus vieux ; mais avec toute la sympathie que j’éprouve pour un de ceux de qui certainement notre Art doit beaucoup attendre (Lettre de Mallarmé du 7 mars 1885, Correspondance, vol. II).

Dans le concert de rénovation poétique de la génération levante, le Traité du Verbe préfacé par un Avant-Dire de Mallarmé que René Ghil publiait peu après cette légende, en 1886, fit un bruit du diable avant qu’éclate comme une fanfare dans l’air épais du béotisme particulier à l’an de grâce 1886 (Verlaine) la théorie de l’Instrumentation poétique. Ce fut un coup de cymbale de trop pour Mallarmé que déçu le jeune ami pourtant mis en garde sur l’excès de phraser en compositeur, plutôt qu’en écrivain.

Un manque angulaire, réparé, sur le premier plat de couverture. Quelques rousseurs conservées en début de volume.